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Notre part d’ombre : Michel Maffesoli


Article en consultation Libre !

Michel Maffesoli est surtout connu pour ses écrits sur le "retour du dionysiaque" ou les "nouveaux nomades", il a aussi publié des ouvrages sur la violence et le voyage.

Question : en quoi ces thèmes sont-ils reliés ?

La thématique du dionysiaque conduit à s’intéresser à ce que l’on pourrait appeler "le bon usage de la violence". Il existe toujours, dans l’homme comme dans la société, une charge d’agressivité et de violence. L’Homo sapiens est aussi un Homo demens et l’histoire nous apprend que les sociétés équilibrées ont été celles qui savaient prendre en compte ce fait incontournable et arrivaient à faire con joindre ces deux parts de l’individu et de la société, en trouvant des formes d’exutoire à la violence.

Comment gérer la violence ?...

Dans la mythologie, Dionysos est celui qui en fait bon usage, de manière ritualisée et homéopathisée. Rappelons brièvement le mythe : la ville de Thèbes, prototype et archétype de toute société, est une cité bien gérée. Son fondateur, Cadmos, a deux petits-fils : Penthée et Dionysos. Celui-ci est chassé, et Penthée hérite du pouvoir. C’est un sage gestionnaire, un technocrate, l’énarque du moment. Mais, sous sa direction, cette cité parfaitement rationalisée paye le fait de ne plus mourir de faim par celui de périr d’ennui. Elle est trop bien gérée. Ceci n’est pas anecdotique, car il y a là une véritable asepsie de la vie sociale qui est une forme institutionnelle de violence, très présente aujourd’hui bien qu’on en parle trop peu souvent. Il n’est pas inintéressant de noter aussi que ce sont des femmes , les Dionysies, qui deviendront à Rome les Bacchanales et dont fait partie Agavé, la propre mère de Penthée, qui vont chercher l’exclus.

Dionysos représente donc en quelque sorte le prototype du métèque. Il est plus oriental que grec, puisqu’il vient de l’autre côté de la mer Égée. Il est sexuellement ambigu, à la fois androgyne et grand gaillard barbu. Il n’appartient même pas aux vrais dieux grecs, qui sont surtout culturels, alors que lui est un dieu à moitié naturel. D’où le nom qu’on lui donne de divinité "arbustive", ou "chthonienne", pour indiquer son enracinement tellurique. Il a trait à l’humus et à l’humain, mots dont on remarquera au passage la proximité sémantique. Son retour à Thèbes est suivi d’un moment d’effervescence qui conduit au meurtre de Penthée, et la cité est ré-animée, au sens propre du terme. Cette introduction de la violence, de la matière, du désordre, dans la mesure où elle est maîtrisée et ritualisée, redonne vie à la cité. C’est en ce sens que Dionysos symbolise l’équilibre dans une société. Mai 68 est à mes yeux un événement comparable. On y voit à la fois fleurir des idées, donc un côté très ouranien, céleste, apollinien pourrait-on dire, et une effervescence qui redonne vie à la société. N’oublions pas qu’il n’y eut que trois morts, ce qui est peu en com¬paraison des enjeux. Nombreux sont ceux que cette période a fait naître ou renaître, quel que soit leur parcours ultérieur. Elle représente en ce sens un moment culturel fort, et c’est à mon avis grâce à l’intégration de la violence brouillonne qui la caractérise.

Quel rôle joue la violence dans notre société ?

Contrairement aux idées répandues, je ne suis pas certain qu’il y ait aujourd’hui tellement plus de violence qu’autrefois. Le battage médiatique autour des banlieues fait vendre de l’info, il sert aussi certains intérêts politiques, mais de nombreux travaux très sérieux, comme ceux de Delumeaux sur la violence au Moyen Âge, montrent bien qu’en termes d’échelle il n’y a pas plus de violence aujourd’hui que dans le passé. Il faut donc relativiser le battage fait autour de l’explosion des banlieues. Ce qui ne signifie bien sûr pas qu’il faille se désintéresser de leur situation.

Tout ceci me conduit à dire qu’il est inutile et contreproductif d’essayer de gommer la violence. Si on ne lui trouve pas une expression normale, aussi bien chez soi que dans la vie sociale, elle devient véritablement perverse. Au sens étymologique du mot (per vire, toumer autour), elle prend des chemins détournés, et dès lors elle devient sanguinaire et irrépressible. Précisément parce qu’on n’a pas su trouver un moyen d’en faire bon usage, ce qui est le cas des sociétés qui cherchent à évacuer cette part d’ombre qu’il y a dans l’individu et dans la société.

Rappelons à cet égard l’analyse que fait Jung dans Le Mythe de Wotan, où il montre bien comment le nazisme est né en partie d’un siècle de tentatives allemandes visant à éliminer cette effervescence brouillonne et démente de l’homme.

Là est bien en effet le but de la philosophie des Lumières, de la pensée hegelienne ou marxienne et de la technocratie : évacuer la part d’ombre pour assurer le triomphe de la Raison. Ce que prouve l’histoire, c’est que lorsqu’on se refuse à négocier avec cette part d’ombre, on est vite submergé par la cruauté et la barbarie. La mythologie nous rappelle aussi que la panique, c’est la vengeance du dieu Pan. Quand on refuse de donner une expression normale à Pan, qui est une autre manière de dire Dionysos, on est emporté par ce qu’il représente. Lexcès de rationalisme aboutit donc à son contraire. J’appelle ici rationalisme le positivisme à tout crin, l’asepsie de la vie sociale, l’hygiénisme forcené, la rationalisation généralisée de l’existence, qui consistent à soumettre la nature à la raison, à "l’arraisonner" comme un navue ennemi ou comme un Juge qui demande ses raisons au criminel. Poussée jusqu’au bout, cette logique conduit au déni de l’homme.

Tout comme le fait le rejet de la mort ?

Exactement ! Comme le montre l’éloignement progressif des cimetières loin du centre, on a évacué la mort et la violence pour les mêmes raisons, au nom de la notion finalement assez sotte de la perfectibilité de la nature humaine, grande idée du progressisme triomphant du XIX’ siècle qui conduit aujourd’hui à ce que nos cités soient devenues mortifères parce qu’on a refusé et nié la mort. Quand on ne donne pas une place normale à un élément fondamentalement humain (la mort, l’agressivité), celui-ci se venge en revenant sous une forme extrême. L’utopie marxienne en offre un exemple terrible. L’idée de départ est belle, mais elle s’accompagne d’un optimisme béat selon lequel on arrivera un jour à la perfection sociale et humaine, et on aboutit à l’exact contraire. Il faut arriver à trouver une intégration de la mort, en "vivant sa mort chaque jour" comme le conseillent les Sages.

Et trouver un exutoire à l’agressivité...

Oui, bien que ce mot fasse penser aux pulsions adolescentes, dont on dit qu’il "faut bien que jeunesse se passe". J’aimerais rendre compte de quelque chose de beaucoup plus fondamental, constitutif de ce que nous sommes aussi bien en chacun de nous qu’en tant que société. Cette ombre dont parle Jung est un élément structurant. À trop vouloir mettre l’accent sur la lumière, on ampute l’homme de sa part d’ombre essentielle, qui cons¬titue selon moi une véritable structure anthropologique. Je m’oppose en cela à certains penseurs chrétiens, pour qui le sacrifice du Christ forclôt le grand cyde de la violence. L’histoire a amplement démontré qu’il n’en est rien. Freud, lui, ne met pas cette limite et fait du meurtre du patriarche-tyran décrit dans Totem et Tabou la base du phénomène social. Mais il prend peur et finit par invalider son propre livre en disant qu’il ne constitue pas un véritable travail scientifique. Je dis au contraire que l’on ne peut pas faire l’économie de cette part d’ombre que Bataille nomme la part maudite et le philosophe marxiste Ernst Bloch, l’instant obscur.

Souvent assimilé à une invasion barbare...

"Vivent les Barbares", disaient les situationnistes !

Ils apportent du sang neuf, ils viennent féconder, violenter l’établissement institutionnel de la pensée, mettre de l’effervescence et, comme Dionysos, ils réaniment la société ! Je pense surtout qu’il faut aussi prendre en compte une autre forme de violence, que j’ai appelée "violence totalitaire" dans un ouvrage qui porte ce titre. Il s’agit de la violence de l’État. On parle toujours des loubards, des délinquants, etc., mais les institutions, qu’elles soient familiales, sociales, politiques, éducatives, religieuses ou autres, comportent une belle part de violence intrinsèque. Au nom de cette utopie qui veut faire le bien d’autrui, on nous demande de nous soumettre : "Je t’offre protection, et tu me donnes en échange ta soumission."

Le monde moderne, sa technostructure, de droite comme de gauche, en France, l’autorité de nos énarques reposent sur la violence de celui qui sait le bien, qui connaît la direction que la société doit prendre. Elle est bien aussi mortifère, si ce n’est beaucoup plus, que la violence des banlieues...

Jung parle beaucoup de cette part d’ombre en nous, mais tout le monde sait combien il est mal vu de l’intelligentsia française ! D’un point de vue sociologique, son œuvre s’avère très pertinente pour comprendre l’évolution de la postmodernité dans laquelle nous vivons aujourd’hui, et ce qui s’en dégage : des conceptions plus globales, intégrant à la fois l’ombre et la lumière, ne séparant pas la nature et la culture, s’inscrivant dans un corporatisme mystique qui accepte la synergie entre des éléments que la perspective occidentale avait totalement dichotomisés. Cela donne un discours foisonnant, buissonnant, très éloigné de nos habitudes cartésiennes qui aiment tant la pensée animée d’une idée directrice, comme celle de Freud. Jung, mais aussi Nietzsche, Heidegger ou Georg Simmel correspondent bien mieux à notre temps.

Même si les citer vous fait courir en France le risque d’être catalogué de "penseur infâme", ils nous aident à comprendre ce qui se passe autour de nous parce qu’ils ne se prêtent pas à la systématisation dogmatique. Cela gêne la pensée française, qui a besoin de catégories simples et aime appliquer des grilles d’analyse toutes faites, mais on peut prendre des éléments chez l’un ou l’autre sans pour autant appliquer un système. En cela ils se rapprochent bien de notre postmodernité, qui ne repose pas sur des distinctions précises et simples, mais sur une complexité intégrant tout et son contraire, y compris ce paradoxe.

Entretiens Nouvelles clés 1998

Posté le 23 juillet 2008