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Montmorency et la création du GODF |
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Longue est la cohorte des « grands » d’une époque dont même le souvenir s’efface quelques années après leur mort. Dans la hiérarchie de l’Ancien Régime, la maison de Montmorency, avec sa noblesse « de temps immémorial », prenait place juste après les dynasties régnantes. Charles de Montmorency-Luxembourg est donc un personnage important dans le Paris de la deuxième moitié du XVIIIe siècle.
Pourtant, si sa vie peut encore retenir l’attention de l’historien, ce n’est pas par son rang dans la société de son temps, mais pour une raison qui l’aurait probablement étonné. Fondateur du Grand Orient de France, puis « administrateur général » de l’obédience jusqu’à la Révolution, il est un personnage clé pour mieux comprendre les liens entre la franc-maçonnerie, les Lumières et la Révolution. Car, en dépit de ce qui a beaucoup été écrit, la question est plus difficile qu’il n’y paraît.
La place des loges dans les Lumières puis la Révolution française reste l’une des questions classiques de l’historiographie du XVIIIe siècle. D’abord dénonciation formulée par certains contre-révolutionnaires, l’association de la franc-maçonnerie aux événements de 1789 à 1793 a ensuite été revendiquée par les Frères républicains de la fin du XIXe siècle. Mais, à la suite de Mathiez, nombre d’historiens professionnels du xxe siècle lui ont finalement contesté tout rôle réel dans l’orage révolutionnaire, cantonnant les loges à de simples sociétés de banquet et de réjouissances. Le débat a été relancé ces vingt dernières années avec les travaux de Ran Halévyl et Margaret Jacob.
Selon des modalités un peu différentes, tous deux lui attribuent un rôle important dans la mise en œuvre et la diffusion d’une sociabilité démocratique préparant la modernité politique.
Fondée sur deux principes nouveaux - élection et représentation - la formation du Grand Orient de France en 1773 est exemplaire de l’émergence de cette nouvelle sociabilité démocratique. Or, le véritable artisan de la transformation de la Première Grande Loge de France, c’est le duc de Montmorency-Luxembourg. C’est aussi lui qui, pendant plus de quinze ans, veillera méticuleusement à l’application de ces principes à la tête du Grand Orient comme « administrateur général ». Au grand désarroi des Frères... il exigera même d’être élu ! Dans les premiers jours de l’année 1789, le Grand Orient envoyait à toutes les loges de sa correspondance une circulaire pour rendre compte de son activité. Nul doute que le texte en ait été, si ce n’est rédigé directement, en tout cas validé par l’administrateur général. L’introduction est particulièrement intéressante. On y lit en effet :
« Éclairée sur leurs véritables intérêts, les LL :. ont senti la nécessité d’être gouvernées de manière uniforme, & de se soumettre à des règlements tirés de l’essence même de leur association : ce motif les a engagées à se réunir pour former un centre commun, & elles ont arrêté que le corps qui les régirait serait composé de leurs représentants ; en conséquence elles ont attribué à ce corps la puissance législative, & l’ont établi juge de leurs différents. La constitution du G :.O :., est donc purement démocratique : rien ne s’y décide que par le vœu des LL :., porté aux Assemblées générales par leurs représentants. »
Bien sûr, l’ambiance générale qui commence à marquer la société française en ce début d’année 1789 n’est peut-être pas tout à fait étrangère à ces paragraphes ; mais force est de constater que le texte s’inscrit aussi dans la continuité de la doctrine maçonnique patiemment mise en œuvre par Charles de MontmorencyLuxembourg depuis 1773.
Mais, de la démocratie maçonnique à la démocratie politique, il y a un pas que le duc ne franchira pas. Les événements bousculent parfois les idées. D’autres prendront le relais. Le duc accueille favorablement les états généraux. On le sait en froid avec la cour dont il méprise la futilité. Aussi, quand l’atmosphère devient menaçante, la noblesse le porte-t -elle à sa tête, pensant ainsi cacher la cause du deuxième ordre derrière un visage respecté. En quelques mois, sa situation devient intenable et sa position - très délicate après la prise de la Bastille - le conduit à quitter la France dès le 15 juillet 1789. Mais si, incontestablement, il tourne le dos à la Révolution, il ne rallie pas la contre-révolution. Son souhait de rentrer en France sous le Consulat - la mort l’en empêchera - montre aussi qu’il admettait le nouvel ordre social et qu’il n’avait rien de commun avec ceux qui n’avaient « rien appris ni rien oublié ».
À la suite d’une enquête approfondie, Robert Kalbach a pu rassembler une importante documentation sur la vie de Montmorency-Luxembourg. Il a ainsi identifié des influences, des éléments de formations, une sensibilité intellectuelle qui avaient échappé à Paul Filleul, son prédécesseur et le premier biographe du duc. Mais il nous brosse aussi un panorama de l’évolution des idées au XVIIIe siècle et du rôle qu’ont pu jouer les loges dans cette grande mutation des esprits. Il relève ainsi, avec talent, le défi que doit résoudre toute grande biographie historique. Le défi de restituer au lecteur une double complexité : celle d’un homme et celle d’une époque.
Pierre MOLLIER V :.M :. de la R :.L :. Montmorency-Luxembourg