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Alejandro Jodorowsky |
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Cinéaste éveilleur (El Topo, La Montagne sacrée, sans parler de Dune, projet certes avorté, mais qu’il a réussi à rendre légendaire), écrivain, homme de théâtre, membre du groupe Panique à côté d’Arrabal, maître ès tarots, scénariste de B.D. (Le Lama blanc... ), Alessandro Jodorowski est un personnage d’une dimension extraordinaire dont la vie ressemble à un conte fantastico-initiatique. Rien d’étonnant à ce que Castaneda, l’homme invisible de "L’Herbe du Diable", soit un beau soir venu à lui.
La transcription ne permet malheureusement pas de rendre l’accent chantant de "Jodo". Le monstre de créativité est plutôt volubile, mais il sait aussi écouter.
Fils d’émigrants russes exilés au Chili, Alexandro Jodorowsky commence sa carrière artistique comme marionnettiste ambulant. Il part pour la France à 24 ans et intègre la compagnie Marcel Marceau. Cinq ans plus tard, il abandonne la troupe pour devenir peintre en bâtiment. Il rencontre Roland Topor et Fernando Arrabal avec qui il crée un anti-mouvement artistique, ’Panique’, visant à dépasser le surréalisme. Puis il repart en Amérique du Sud où il reste dix ans. Là, en plus de la pantomime, il crée le théâtre d’avant-garde de Mexico, et réalise trois films dont ’El Topo’, qui devient le film culte de la génération psychédélique. Il se lance alors dans la bande dessinée. Après ’L’ Etranger’ avec Manuel Moro, il crée avec Moebius le personnage de John Difool. La série de ’L’ Incal’ impose Jodorowsky comme l’un des scénaristes les plus originaux et les plus prolifiques. Auteur de plusieurs romans, essais et poèmes, il est aussi mystique. Inventeur du concept de psychomagie, il est le spécialiste incontesté du Tarot de Marseille.
Gilles Farcet : Castaneda est un personnage insaisissable que peu de gens peuvent se vanter avoir vu. En quelles circonstances l’avez-vous rencontré ?
Alessandro Jodorowski : A cette époque, dans les années 70, j’étais très connu de certains milieux grâce à mon film "El Topo" qui était pour beaucoup une sorte de référence en matière de cinéma initiatique. Castaneda avait vu deux fois "El Topo", et il l’avait vraiment aimé. Je me trouvais donc au Mexique dans un restaurant où l’on mange de gros biftecks et où l’on boit du bon vin. J’étais accompagné d’une actrice mexicaine qui a reconnu dans la salle une de ses amies attablée avec un monsieur. Castaneda - car c’était lui- apprenant qui j’étais a envoyé son amie â notre table. Celle-ci m’a demandé si je voulais rencontrer Castaneda. "Bien sûr, ai je répondu, je l’admire beaucoup !" Elle a proposé qu’il vienne s’asseoir avec moi, mais j’ai tenu à me lever et à aller moi-même à sa table.
G.F. : Voilà un hasard romanesque...
A. J. : La vie est romanesque ! J’ai proposé à Castaneda d’aller le voir, mais il a voulu venir à mon hôtel. Nous étions comme deux Chinois rivalisant de politesses. Il ne cessait de s’abaisser pour m’élever, et je faisais bien entendu de même...
G.F. : Vous n’avez pas douté d’être vraiment en présence de Castaneda ?
A.J. : Non pas un instant. Plus tard, aux États-Unis, est sorti un livre dans lequel figure un portrait de lui, un dessin. Ce portrait est bien celui de l’homme que j’ai rencontré.
G.F. : Quelle fut votre première impression ?
A. J. : Au Mexique, il est très facile de déterminer à quelle classe sociale un homme appartient au seul vu de son physique. Castaneda a un physique de garçon de restaurant.
G.F. : ? !
A. J. : Oui, il ressemble à un homme du peuple, pas gros mais massif, les cheveux frisottés, le nez un peu aplati, on dirait un Mexicain issu des classes populaires. Par contre, dès qu’il parle, il se transforme en Prince, on sent une grande culture derrière chacun de ses mots.
G.F. : Donne-t-il une impression de sagesse ?
A. J. : Pas de sagesse, mais de sympathie. On s’est de suite sentis amis. Il était simplement vêtu et se tapait un gros steak arrosé de Beaujolais... Il ne ressemblait pas à don Juan, mais au Castaneda qui s’exprime dans les livres. Je retrouvais son ton, sa voix, pour ainsi dire...
G.F. : D’après vous, ses livres racontent-ils des faits réels, ou s’agit-il d’une fiction ?
A. J. : Il m’est difficile de me prononcer. Mon impression est qu’il se fonde sur une expérience réelle, à partir de laquelle il extrapole ; il introduit des concepts puisés dans la littérature initiatique universelle. Dans ses livres, on retrouve le zen, les Upanishads, les tarots, le travail sur les rêves... Une chose est sûre : il parcourt réellement le Mexique pour faire des recherches.
G.F. : Croyez-vous à l’existence de don Juan ?
A. J. : Non, je crois que ce personnage est une invention géniale de Castaneda, qui a effectivement rencontré plusieurs sorciers yaquis.
G.F. : Comment s’est déroulée votre conversation ultérieure dans la chambre d’hôtel ?
A. J. : Il a d’abord appelé pour me prévenir qu’il arriverait avec cinq minutes d’avance ! J’ai été touché de ce geste, si délicat. Puis il est arrivé, et je lui ai dit : "Je ne sais pas si tu es un fou, un génie, un escroc, ou si tu dis la vérité." Il m’a affirmé qu’il ne disait que la vérité et s’est mis à me raconter une histoire incroyable, m’expliquant comment don Juan, d’une simple tape dans le dos, l’avait projeté à quarante kilomètres de distance - parce qu’il s’était laissé distraire par une femme qui passait... Il m’a aussi parlé de la vie sexuelle de don Juan, capable d’éjaculer quinze fois de suite. Il me semble d’ailleurs que Castaneda lui-même aime beaucoup les femmes. Il m’a demandé si nous pouvions faire un film ensemble. Hollywood lui avait proposé beaucoup d’argent, mais il ne voulait pas que don Juan soit joué par Anthony Quinn...
Puis sa diarrhée a commencé, il s’est mis à avoir très mal à l’estomac, ce qui, m’a-t-il dit, ne lui arrivait jamais, et j’ai moi-même ressenti de violentes douleurs au foie et à la jambe droite ! C’était étrange de ressentir ces douleurs alors que nous commencions à envisager un projet... Nous nous sommes traînés dans la chambre, je lui ai appelé un taxi, et l’ai ramené à son hôtel. Puis je suis allé me faire opérer par une sorcière, Pachita. J’avais invité Castaneda à venir rencontrer cette femme exceptionnelle, mais il ne s’est pas manifesté. J’ai dû ensuite demeurer trois jours alité. Une fois rétabli, j’ai appelé à son hôtel, mais il était parti. Je ne l’ai jamais revu, la vie nous a séparés. Un guerrier ne laisse pas de traces.
G.F. : Il vous apparaît donc à la fois Comme un tricheur et quelqu’un de très intéressant.
A. J. : Il m’a raconté ses histoires de don Juan avec une telle conviction... Je suis habitué au théâtre, aux acteurs, et je n’ai pas eu le sentiment qu’il mentait. Peut-être est-il fou et génial ?
G.F. : Pour vous, quel est l’apport de Castaneda ?
A. J. : Son apport est immense : il a créé une source de connaissance différente, la source sud-américaine. Il a fait revivre le concept du guerrier spirituel... Il a remis au goût du jour le travail sur le rêve éveillé. Sans doute a-t-il trop publié, mais les éditeurs américains font signer des contrats pour une dizaine de livres... Et il a toujours, malgré tout, quelque chose de neuf à dire, ses bouquins révèlent bien des choses oubliées. Alors, vrai ou faux, peu importe. Si c’est de la tricherie, il s’agit d’une tricherie sacrée...
La tricherie sacrée : Voir le livre ici

La tricherie sacrée : Voir le livre ici
La Tricherie, quinze ans après (extrait du livre)
A l’automne 1989, paraissait chez Dervy La Tricherie sacrée, un petit livre composé de dialogues spontanés entre Alejandro Jodorowsky et moi-même. Cet opuscule connut un surprenant destin. Il ne cessa, sans faire de bruit, de trouver de nouveaux lecteurs au fil des années. « Jodo » jouissait déjà d’une solide réputation en tant que scénariste de bande dessinées - ces BD qu’il s’obstine à appeler de leur nom américain « comics ». Il était également connu, aussi bien en France, son pays d’adoption, qu’outre-Atlantique, comme un cinéaste culte auteur de films précurseurs. Il l’était moins en tant qu’électron libre et génial de la spiritualité. Electron libre et génial, oui, car comment qualifier notre homme ? Tarologue ? Mais il n’est pas seulement cela, même si les consultations que l’on trouve aujourd’hui proposées dans nombre de cafés branchés ont pour origine son « Cabaret Mystique » et sont souvent données par ses émules. Maître spirituel ? Même s’il aime parfois à se décrire comme un « pauvre gourou exploité par le business spirituel », Jodo n’est pas et ne se prétend pas un « maître » au sens traditionnel du terme. Il ne s’inscrit dans aucune lignée précise - quoiqu’il fasse souvent référence aux maîtres qui croisèrent sa route, notamment le Roshi zen Ejo Takata, la sorcière Pachita ou le mystérieux Castaneda. Ainsi qu’il s’en explique dans nos plus récents dialogues, quand il estime qu’une personne venue le consulter aurait besoin d’entrer en contact avec un maître spirituel, il l’oriente vers Arnaud Desjardins, parce qu’il ne se conçoit pas, lui, comme proposant une voie. Ésotériste extraordinaire ? Guérisseur toujours prêt à extirper de son chapeau un « acte psychomagique » ? Sorcier atypique ? Illusionniste transcendantal ? Charlatan sublime ? En vérité, en matière de vie spirituelle comme d’ailleurs dans tous les aspects de sa vie incroyablement riche, Jodorowsky est un être hors norme, l’un de ces personnages dont l’existence est en elle-même un roman initiatique. Si foisonnante et variée que soit sa créativité, c’est bien sur une vie intérieure, un parcours proprement spirituel qu’elle repose. De ce parcours, La Tricherie sacrée fut le premier témoignage quelque peu conséquent. Advenu comme un petit miracle, ce livre conçu alors que son sujet venait d’avoir soixante ans inaugura pour ce dernier une nouvelle ère. Tout en poursuivant ses activités artistiques - essentiellement les « comics » - il fut de plus en plus connu d’un certain public dans sa dimension de « mage », comme on l’eût dit autrefois d’un Gurdjieff avec qui il a en commun d’avoir marqué nombre d’artistes, ainsi qu’en attestent les témoignages figurant en troisième partie du présent volume. La Tricherie fut aussi le prélude à un autre livre réalisé à deux, Le Théâtre de la guérison, dans lequel Alejandro eut tout loisir de développer sa vision « psychomagique ».